L'anti-éditeur, François Coupry

Non, un livre n’est pas cette chose morte, déracinée, immobile et stupide qu’un coup d’œil rapide laisse supposer. Il n’est pas cet objet, terriblement seul, oublié sur le catafalque d’une table de librairie, composé d’une suite de mots, de papier et de carton. En fait, il fourmille d’aventures, mais ce ne sont pas uniquement celles produites par le texte. [p. 9]

Avec un tel début, je ne pouvais qu’être intéressée par ce petit pamphlet au titre provocateur, publié en 1976. Si j’insiste exceptionnellement sur cette année de publication, c’est pour prévenir que le texte est assez daté et présente quelques informations qui ne sont plus d’actualité, comme la présentation des groupes éditoriaux, qui ont bien évolué en plus de trente ans. En revanche, la présentation du circuit du livre reste encore très juste et peut être intéressante pour ceux qui ne la connaissent pas ou mal. Elle est expliquée de façon très claire et accessible, parfois virulente en raison du genre littéraire. C’est l’un des premiers points qui m’a personnellement dérangée : François Coupry se montre à plusieurs reprises agressif envers certains métiers ou certains grands groupes et fait montre d’une certaine tendance à l’exagération. Il en a conscience et le reconnaît, à l’intérieur du texte même comme dans la « postface » où il prend du recul par rapport à son travail : à trop nuancer, on noie le poisson selon lui ; à trop caricaturer, on dénature d’après moi. Sachant que ce reproche tient davantage à la forme choisie – le pamphlet –, je me suis efforcée d’en faire abstraction et de me concentrer sur les idées véhiculées.

La première thèse avancée par l’auteur est que les écrivains doivent sortir de leur tour d’ivoire romantique et s’intéresser davantage à l’édition de leur texte. Avec des exemples pertinents (mais poussés un peu loin d’après moi), François Coupry prouve que toute personne écrivant est influencée par le contexte éditorial dans lequel elle s’insère (de même qu’un écrivain est toujours situé dans un groupe social, historique, etc. qui influence sa création). Pour remédier à ce manque de connaissances, François Coupry va donc expliquer aux « gens de lettres », à qui est destiné ce petit texte, le fonctionnement du circuit du livre, en accordant une attention plus particulière à l’éditeur et au distributeur. Tout en expliquant leur rôle, il mettra en évidence plusieurs problèmes et dérives, qui se font au détriment de l’auteur et pour le profit de ces deux intervenants. Est notamment évoquée la surproduction, source de nombreux autres « maux », dont le « sur-personnel » dans les grandes maisons d’édition et l’impossibilité de pousser tous les livres vers le public, entre autres. Tous les problèmes que dénonce François Coupry sont encore très actuels et n’ont toujours pas été résolus. De ce point de vue, ce pamphlet est une excellente petite synthèse, à condition de prendre le recul nécessaire quant aux données plus précises et chiffrées. Là où le bât blesse et où je suis en (total) désaccord avec l’auteur, c’est lorsqu’il propose des solutions à cette situation. « Car, en dernière instance, le véritable projet de ce petit texte est de définir comment la mentalité, la fonction de l’écrivain et sa façon d’écrire peuvent être changées. » [p. 62]

À un premier niveau, celui de l’édition, François Coupry souhaite instaurer de petites structures de trois ou quatre personnes, dans lesquelles l’auteur s’impliquerait davantage et dans lesquelles le nombre d’intermédiaires serait fortement réduit. Cela limiterait donc les coûts liés au personnel, fournirait à l’écrivain un emploi en rapport direct avec sa vocation et ferait baisser le nombre d’ouvrages parus, enrayant ainsi le phénomène de surproduction. L’idéal serait donc que ces petites structures soient généralisées et qu’il n’en existe plus d’aussi grandes et monopolistiques. L’idée me paraît intéressante, mais aussi très utopique. Il est possible que je me trompe, mais je me pose la question de la viabilité d’un tel système.

François Coupry poursuit son projet en s’attaquant ensuite à la distribution, autre gros « mangeur » des bénéfices du livre, que l’auteur préférerait voir entre les mains des écrivains. Selon lui, les services proposés par les entreprises de distribution ne sont nécessaires que dans le cadre d’une croyance en la « culture pour tous ». C’est en voulant envoyer les livres à tous et partout qu’il est nécessaire d’employer des entreprises externes. En ciblant un public particulier – puisque cette « culture pour tous » est illusoire selon lui –, cela devient en revanche inutile, et la petite structure éditoriale évoquée plus haut peut s’en charger elle-même. Cela implique un profond changement de mentalité de la part de l’écrivain : il faut qu’il cesse de feindre de n’écrire que pour lui ou pour un lecteur si universel qu’il ne correspond plus à personne ; il faut au contraire qu’il écrive pour un public bien spécifique, qu’il saura comment toucher. C’est à ce moment-là que la culture (adaptée à chacun en quelque sorte) touchera vraiment toutes les classes sociales, et non plus seulement une élite. Je reconnais que cette idée part d’un bon sentiment social, mais elle me met extrêmement mal à l’aise.

Ce malaise que j’ai ressenti de façon croissante provient, comme je l’ai compris lors de l’exposé de cette dernière idée, de la conception du livre très différente que l’auteur et moi en avons. J’ai le sentiment que François Coupry a évacué la valeur symbolique du livre en même temps que la conception romantique de la création littéraire. Peut-être suis-je encore naïve, parce que je ne me suis pas assez frottée à ce milieu, mais je crois encore que le livre est un produit culturel, et donc particulier, composé à la fois d’une valeur marchande et d’une valeur symbolique. Je refuse de les dissocier, même au profit d’une valeur sociale que je dédaigne, contrairement à François Coupry. De cette divergence première entre lui et moi, découlent toutes les autres, ainsi que mon refus d’un marché du livre construit uniquement sur la demande. Je ne nie pas qu’il soit intéressant, y compris pour les lecteurs, de disposer d’ouvrages spécifiques à leur région, par exemple, dans lesquels ils se retrouveraient de façon plus exclusive ; mais cela ne doit pas être la seule production littéraire. Je continue à croire en cette littérature faussement universelle actuelle. Enfin, j’aurais dû garder à l’esprit qu’au-delà de sa volonté sociale généreuse, le premier objectif de François Coupry dans ce pamphlet est de changer la mentalité des auteurs pour leur permettre de gagner plus et de cesser de se faire voler par leur éditeur, d’où cette insistance sur la valeur économique du livre.

En conclusion, cette lecture fut pour moi intéressante dans l’exposition du circuit du livre et des problèmes qui s’y posent, mais fut un véritable désastre d’un point de vue idéologique. N’hésitez pas à donner votre avis et à lancer le débat dans les commentaires, ainsi qu’à me demander des précisions si certains points de mon article sont moins clairs.

[François Coupry, L’anti-éditeur, Paris, éd. Hallier, 1976.]

14 commentaires:

  1. C'est pointu comme sujet mais grâce à ton billet brillant est très clair j'ai tout compris. Je pense aussi que des structures aussi petites ne seraient pas viables. Je pense aussi que le livre doit être présent et accessible si l'on veut que la lecture et l'achat de livres perdurent. Enfin sur la culture régionale je suis totalement d'accord avec toi

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    1. Merci beaucoup pour tous ces compliments et pour ton intervention. Je te rejoins sur l'accessibilité du livre (et donc sur le maintien du rôle du distributeur).

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  2. Encore un bouquin intéressant chez toi! Je note tes bémols, les partage a priori en me grattant la tête...

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    1. Si tu reviens et que des réflexions plus poussées sur ce sujet (après grattage de tête) te sont venues entretemps, n'hésite pas à les partager. ;) Ca m'intéresserait.

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  3. Je trouve personnellement qu'un écrivain ne devrait même pas penser à la valeur marchande de son livre. C'est peut-être idéaliste mais il me semble qu'un bon écrivain est celui qui a l'envie d'écrire sans arrière pensée. Et si il vend et bien tant mieux mais le point de départ ne devrait être que dû à sa production créatrice sans autre ingrédient. Ecrire parce que c'est un besoin de création et non pour vendre, ce qui forcément ignore le ciblage social ou autre. Faire du marketing livresque ce n'est pas une solution pour ce qui est de la culture en tant que telle. Mais on sait bien que ce n'est qu'utopique. Vouloir vivre de son art est autre chose et est légitime :)
    bonne journée

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    1. Merci pour ton commentaire ! Comme tu le dis, cette position est assez utopique. L'auteur aborde justement cette idée au début du livre : selon lui, nul n'écrit "sans autre ingrédient" que " sa production créatrice", on est toujours conditionné par son environnement (social, naturel, politique, etc.), notamment par l'environnement éditorial qui conditionne toute écriture. D'après lui, rien que le fait de diviser ses textes (même les plus personnels) avec des paragraphes relève du contexte éditorial (dans un sens assez large). Je trouve personnellement qu'il pousse le raisonnement un peu loin, mais suis globalement d'accord avec lui sur le fait qu'on n'écrit pas totalement "hors du monde et de l'édition". Là où je te rejoins, c'est lorsque tu dis qu'un écrivain ne devrait pas penser à la valeur marchande de son livre lorsqu'il écrit (lorsqu'il l'envoie à un éditeur, en revanche, il doit prendre conscience qu'il se lance dans un système visant à faire de son texte un produit destiné à la vente et qu'il lui faut donc accepter certains compromis/corrections, ainsi que des contraintes particulières liées à l'impression). La littérature ne doit pas selon moi fonctionner selon le mode du marketing (ou pas uniquement, ni majoritairement). Comme le soulève Hélène Choco ci-dessous, peut-on considérer qu'un produit issu du marketing et d'une étude de marché relève encore de l'art/de la culture (qui a justement pour spécificité de fonctionner de façon inverse, non pas en répondant à une demande, ni en la créant, mais en lançant une offre pas forcément demandée) ? Dans ce cas, l'idée de "vivre de son art" est-elle encore valable quand on se lance dans une telle mécanique d'écriture/de création ?

      Bonne journée.

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  4. L'idée des petites structures d'édition est bonne je trouve, d'ailleurs le numérique a favorisé leur émergence. En revanche, ça demande bcp de travail pour les employés! (la soeur d'une amie travaille dans une toute petite structure).
    Quant au travail de l'écrivain... mais écrire n'est pas un métier comme un autre, faut il "marketer" l'art? Comme pour vendre une lessive, avant d'écrire, il faudrait donc cibler le public, définir une cible prioritaire, adapter son thème et son écriture, puis son prix puis... mais où va-t-on c'est la mort de l'art!
    Bon bref, je m'emballe, certaines idées son bonnes tout de même... ;-)

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    1. Pour les petites structures, j'aurais dû le préciser, mais là où je vois un problème de viabilité, c'est lorsque l'auteur refuse de les voir grandir. Si c'est le cas de l'une d'entre elles, il faudrait qu'elle se divise pour rester petite. Ca me semble très utopique comme fonctionnement. Je me demandais aussi si, en France et en Belgique, certaines petites maisons d'édition n'étaient pas aidées financièrement par l’État (comme les librairies indépendantes par exemple). N'en étant pas sure, j'ai préféré me taire sur ce point dans l'article. Ce que tu dis avec le numérique m'interpelle par contre, je n'y avais pas pensé.

      Tu pouvais t'emballer et continuer, c'était intéressant. ;) C'est exactement ce "marketing" de l'art qui me mettait mal à l'aise dans les positions de l'auteur. Il le faut en partie, mais je ne peux imaginer qu'on le fasse totalement, ça va à l'encontre de ma conception du produit artistique.

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  5. Je partage également tes réticences. J'ai moi aussi du mal à concevoir comment ces petites structures pourraient être viables. Par ailleurs, il me semble que se faire "éditeur" n'est pas le métier de l'écrivain et que rien ne dit qu'ils y prendraient goût ou auraient les capacités pour ça.
    Et moi aussi je n'aime pas cette idée d'écrire à la demande. Ca me fait penser au manga Bakuman, qui a pour héros deux garçons qui veulent devenir mangakas et qui explique de façon très claire et très attrayante le fonctionnement de l'industrie du manga au Japon. Dans le manga, les personnages en arrivent, sous la pression de leur responsable éditioral, pour avoir une série publiée dans un magazine à dessiner ce qui va être vendeur et pas ce qu'ils savent et aiment le mieux faire. C'est une partie qui m'a beaucoup choquée. Pour moi, à ce stade, un manga n'est plus un produit culturel mais simplement un produit de consommation. Et le travail que les deux jeunes accomplissent est totalement antinomique de ce qu'est ma conception du travail d'un artiste. Sans doute suis-je très naïve, moi aussi!
    Rien à voir avec la choucroute, mais je me suis permis de te taguer.

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    1. Je n'y avais pas pensé, mais te rejoins tout à fait pour ta remarque sur les capacités et envies des écrivains à se faire éditeur : d'après ce que j'ai lu de l'auto-édition, ce n'est pas vraiment la joie tous les jours...

      Merci pour le tag ! J'irai lire ça dès que possible : ayant été absente quelques jours, j'ai manqué beaucoup d'articles qui se sont entassés dans mon google reader.

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  6. Tout un sujet! Bien sûr l'écriture et l'édition ne sont pas les mêmes métiers mais il me semble nécessaire que l'un connaisse les méandres de l'autre et que le second respecte le sacré de la création du premier.
    Il est, de mon point de vue, toujours bon de savoir ce que devient son oeuvre , quel est son chemin, son devenir, parce que cela participe aussi de la préservation de la créativité.
    Et même si l'écrivain ne devient pas éditeur, il peut au moins connaître le parcours et les exigences de ce métier afin de les maîtriser et ne pas passer pour "l'artiste de service" que l'on floue trop facilement sous prétexte de son détachement matériel à son oeuvre (bien qu'il faille manger aussi...)...
    Evidemment l'auto-édition est un parcours du combattant qui fait basculer l'art de l'écriture dans l'artisanat de l'édition...et ce n'est pas la même chose d'être artiste et artisan...

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    1. Je suis tout à fait d'accord avec toi : c'est l'un des points sur lesquels je rejoignais l'auteur du pamphlet ; pas forcément pour les mêmes raisons, par contre (je me situais plutôt du côté de l'éditeur).

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  7. J'aurai plutôt tendance à être d'accord avec toi !! Je comprends l'idée de "écrire pour un public cible" mais au final, vu la masse de production éditoriale qui existe aujourd'hui, tout le monde peut y trouver son compte !
    De plus de nombreux auteurs spécialisés jeunesse écrivent aussi pour les adultes et certains auteurs non spécialisés s'amusent à écrire pour la jeunesse !
    Et la culture pour tous, évidemment !! Oui, bien sûr, la culture pour tous... Comment peut il dire le contraire ?
    (mon commentaire n'est pas très argumenté, je m'en excuse, je suis un peu fatiguée ce soir...)

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    1. Tu lances quand même des pistes intéressantes pour la suite de la réflexion. ;)

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