Petit éloge - septembre 2011

Les Petit éloge de Folio constituent une série que j'aime beaucoup, notamment pour sa diversité. En effet, les auteurs sont libres de choisir le sujet de leur éloge, ainsi que la façon de le traiter : certains choisissent l'essai, d'autres la nouvelle, les aphorismes, le témoignage ou encore le théâtre.

Ayant lu, avec plus ou moins de plaisir, tous les petits éloges publiés à ce jour, j'ai été ravie d'apprendre que quatre nouveaux étaient parus ce mois-ci et me suis précipitée dès que possible dans une librairie pour les acheter !


Petit éloge de la joie
Mathieu Terence
(lu le 11 septembre 2011)

Libellé : essai.


Présentation de l’éditeur :

« La joie n'est pas volontaire. Elle ne se décide pas, pas plus qu'elle ne se décrète. Il faut fuir comme la peste ceux qui en vendraient la recette. En revanche, la joie exige un climat favorable : un état d'esprit pareil à un état de grâce. Le climat favorable se favorise. » 



Mon avis :

Ce qui m’a tout d’abord attirée dans ce nouveau petit éloge, ce sont les petits chapitres très courts qui semblaient annoncer une série d’aphorismes, comme des éclats de joie. Ce fut le cas dans la dernière partie nommée Pollens et partiellement dans celle la précédant, Satori : celles-ci sont très fragmentées, presque brouillonnes, rassemblant des petites pensées sur la joie. Satori est rédigée à la deuxième personne du singulier, comme pour rappeler au lecteur des moments de cette émotion ou pour qu’il assimile l’expérience décrite par un autre. Pollens, quant à elle, est la partie que j’ai préférée : légère et aérienne comme l’évocation de son titre, elle a merveilleusement bien clos ce petit éloge.

Les trois premières parties se présentent sous la même forme fragmentée, mais contiennent néanmoins une plus grande cohérence structurelle : chaque paragraphe peut être lu indépendamment des autres, comme une pensée à méditer, mais, lus dans l’ordre, ils forment un texte continu et un essai particulièrement intéressant. Selon l’auteur, nous sommes entrés dans une ère de « Grand Deuil », dans une « technosmose » où la joie est bannie au profit de la recherche du bonheur et d’une atmosphère morose et pessimiste. Cette idée est développée brillamment pendant une cinquantaine de pages retraçant en quelque sorte une Histoire de cette émotion qu’est la joie.

Bref, un petit éloge que j’ai eu plaisir à lire et un auteur que j’aimerais découvrir dans d’autres textes.


Un de mes passages préférés :
Les émotions contre les sentiments, les sensations contre les opinions, la joie contre le bonheur.
[TERENCE Mathieu, Petit éloge de la joie, Paris, Gallimard, 2011, coll. Folio, p. 27.]


Du même auteur :
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Petit éloge du cinéma d’aujourd’hui
Jean-Jacques Bernard
(lu le 12 septembre 2011)

Libellés : coup de cœur, nouvelles, témoignage.

Présentation de l’éditeur :

« Autrefois, chaque film nous constituait de façon intime. Désormais, il participe de la superconnexion neuronale qui n’oublie rien et s’alimente au "grand tout" numérisé. Notre impatience à zapper est tout entière au service des serveurs. Mais, au fond, le pixel n’a rien changé à nos affects. Avant le cinéma, jamais un art n’avait offert un sentiment de réalité si immédiat, une empathie si transmissible, une part de légende si ouverte. Et tout cela reste en lui, comme un trésor. Puisse ce Petit éloge en redessiner la carte. Numérique, certes, mais carte au trésor quand même.» 


Mon avis :

Lorsque j’ai acheté ces quatre nouveaux petits éloges, j’étais loin de penser que mon coup de cœur serait celui-ci : son thème n’était pas celui qui m’intéressait plus (la première fois ou les amoureux du silence par exemple m’attiraient davantage au premier abord), mais l’auteur a su me charmer et m’emporter dans sa passion.

Ce petit éloge s’ouvre sur un « dernier avertissement » aux amoureux du cinéma d’antan que le titre n’aurait pas déjà fait fuir. Sans renier le premier cinéma, Jean-Jacques Bernard réaffirme sa volonté d’écrire sur le cinéma actuel et ses avancées technologiques. Il le fait admirablement dans de petits essais-témoignages : son ton se situe entre objectivité et subjectivité, dans la défense tout en gardant une certaine nuance et distance critique. Il répond un peu vertement à certains détracteurs ou nostalgiques aigris, puis adopte un ton plus tendre en évoquant la barbe à papa et en la comparant au cinéma.

Cette diversité des tons se retrouve également dans la forme de l’éloge lui-même : ces essais sont entrecoupés de petites nouvelles, chacune écrite à partir d’un narrateur différent (voir la table des matières). La première en je m’a émue par sa candeur et par cette passion attendrie qui y transparaît. J’ai moins aimé celle en vous, mais elle me laisse une impression de mystère et d’interrogation quant à ce qu’il s’est vraiment passé dans ce cinéma.

Un petit éloge brillant, varié et passionné, tel que je les aime.


La table des matières que je trouve plutôt originale :
Dernier avertissement avant éloge…
Je… le vois en forme de valise
De l’emmerdement comme un des beaux-arts
Tu… es devenu complice
Sang des poètes et poètes du sang
Il et Elle… comptent leurs heures
Barbe à papa et tout à l’ego
Nous… sommes des tours jumelles…
Mot culte… sur la commode
Vous… dans la fiction si réelle
Papier impuissant, pixel pathétique, humain rêveur
Ils et Elles, par expérience
[BERNARD Jean-Jacques, Petit éloge du cinéma d’aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2011, coll. Folio, p. 119.]

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Petit éloge de la première fois 
Vincent Wackenheim
(lu le 14 septembre 2011)

Libellé : témoignage (?)

Présentation de l’éditeur :

Manuel des premières fois à l’usage des jeunes filles
(extrait)

« La toute première fois qu’un vieil ami de votre père vous serre d’un peu près dans la cuisine, exigez sans attendre une forte somme d’argent, à défaut de quoi vous seriez dans la triste obligation de le dénoncer et à son épouse, et à votre propre mère. La somme dépensée, rien ne vous empêche de revoir d’assez près le vieil ami de votre père, et pas seulement dans la cuisine, car alors les choses entre vous seront claires. Si le jeu en vaut la chandelle, ruinez-le à petit feu, en veillant à ne pas laisser brûler les graisses. »


Mon avis :

La première fois… Inévitablement, on pense, avec un sourire gêné, pervers ou attendri, à la première fois sexuelle, mais l’auteur ne s’en tient pas à cette signification. Au contraire, il déploie son thème autant que possible : la première fois des grandes découvertes et explorations, les premières fois familiales, la naissance, etc., bref toutes les premières fois sont abordées de manière plus ou moins approfondie dans ce petit éloge assez éclectique. Tellement éclectique qu’il m’est apparu comme assez brouillon, malheureusement. L’auteur en fait trop à mon goût et noie son propos sous l’abondance thématique comme stylistique.

Cela commence dès le premier chapitre : Vincent Wackenheim dit lui-même éluder le sujet épineux de la première fois sexuelle et l’entrecoupe de la mention de différents exploits ou d’autres premières fois. Par la suite, chaque section se clôt par un petit dialogue entre l’auteur et une de ses (ex-)conquêtes amoureuses qui critique en général ce qui précède. L’idée est originale, bien exploitée, mais je n’ai pas vraiment accroché plus que ça, tout comme à l’ensemble de cet éloge. A trop vouloir déployer son sujet, l’auteur m’y perd et m’ennuie, malgré plusieurs réflexions intéressantes, mais trop vite oubliées pour une autre facette.


Un extrait de Légère grammaire proustienne à destination des amateurs :
[dédié à Pauline]
Proust, champion toutes catégories de la première fois. D’ailleurs, on ne lit pas Proust, on le relit, comme nous y invite la fin du Temps retrouvé. Justement pour retrouver ces premières fois disséminées, autant de grenades en attente de relecture – dégoupillées.
[WACKENHEIM Vincent, Petit éloge de la première fois, Paris, éd. Gallimard, 2011, coll. Folio, p. 49.]

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Petit éloge des amoureux du silence
Jean-Michel Delacomptée
(lu le 16 septembre)

Libellés : essai, témoignage.

Présentation de l’éditeur :

« Car le silence agonise. Fin d'un monde. Silence bradé sans lésiner, trésor dilapidé. Je parle du vrai silence, du silence solidement établi, serein, sur lequel aucune menace ne pèse. De ce silence-là, de ce silence qu'on ne connaît plus sous nos climats, dont on a perdu l'admirable confiance, de ce paradis gaspillé, il reste des preuves dans des pays reculés, sans habitations ni routes, sur la banquise, dans les déserts, aux confins des steppes, où l'on n'entend que le vent. »


Mon avis :

Petit éloge des amoureux du silence… en creux ou, plus précisément, réquisitoire contre le bruit. Les idées développées par l’auteur sont très intéressantes, mais je trouve dommage qu’il n’ait pas respecté le projet contenu dans le titre : faire un éloge. Il donne la parole aux amoureux du silence en souffrance, certes, mais établit davantage une critique que des louanges.

Tout au long de ce livre, Jean-Michel Delacomptée pose le constat, avec de nombreux exemples et preuves à l’appui, que le bruit a envahi notre siècle dit moderne et qu’il est de moins en moins supporté. Pour beaucoup, il est une véritable souffrance incomprise. Heureusement, de petites avancées pour le combattre commencent à voir le jour, et l’auteur garde l’espoir que cette nuisance sera un jour reconnue comme telle.
Selon lui, le bruit n’est pas les bruits, ni tous les sons. En effet, certains sons sont bénéfiques, comme la musique, et n’entrent pas dans cette catégorie qu’il fustige. Les bruits de la vie quotidienne, comme ceux des enfants dans une cour de récréation, n’en font pas partie non plus. Contrairement à ce que certains pourraient penser, il n’est donc pas un misanthrope, un ronchon qui ne supporte pas le moindre décibel produit par un autre que lui-même. Au contraire, il présente son point de vue de manière nuancée et dénonce une situation véritablement insupportable pour ceux qui la subissent.


Un extrait pour définir le bruit selon l’auteur :
J’affecte au mot « bruit » un signe intégralement négatif. Ainsi, n’entrent dans ce cadre ni les sons qui rassurent, musiques de parkings, de quais de gare déserts, ni les sons qui soignent les pathologies nerveuses. Ce ne sont pas des bruits, encore moins du bruit, mais des sédatifs.
On ne parle pas, sinon à tort, de « bruit mélodieux » : contradiction dans les termes. Autrement dit, de tonalités musicales. A l’inverse quand, pénétrant dans un endroit où la musique est si forte qu’on ne s’entend plus, cet abus nous abasourdit, nous pensons : « musique bruyante ». Ce qui domine dans une musique bruyante, ce n’est pas la musique mais le choc. Autrement dit, le bruit.
Le bruit : un son non désiré, non désirable, subi.
[DELACOMPTEE Jean-Michel, Petit éloge des amoureux du silence, Paris, éd. Gallimard, 2011, coll. Folio, p. 23.]

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Dans la même série :
  • Janvier 2007 petit éloge : d'un solitaire, du temps présent, de l'excès, de la peau
  • Octobre 2007 petit éloge : de la douceur, des grandes villes, de la jalousie, de l'enfance, de la bicyclette
  • Septembre 2008 petit éloge : des faits divers, de la haine, de la colère
  • Septembre 2009  petit éloge : de la vie de tous les jours, de la rupture, des petites filles, du catholicisme
  • Septembre 2010 petit éloge : des voisins, de la paternité
  • Septembre 2012 - petit éloge : des séries télé, des coins de rue
  • Mai 2013 - petit éloge : des vacances, du Tour de France
  • Septembre 2013 - petit éloge : des brunes, du désir 
  • Joyeux Noël petit éloge : de la mémoire, du sensible, de la gourmandise, de l'ironie

2 commentaires:

  1. 4 pour le prix d'1! ;) Voilà une collection que je connaissais pas, et je t'avoue je ne suis tentée que par le premier. Ce genre de petit livre, ou c'est une révélation, ou ce n'est pas assez consistant. Je vais donc m'en aller méditer sur la joie, ça tombe bien, c'est ce qui résonne autour de moi en ce moment.
    A bientôt

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  2. En fait, ils sont toujours publiés en "groupe". Parmi les autres parus, je te conseille le petit éloge du sensible (le meilleur que j'aie lu jusqu'à présent: ma révélation absolue dans la collection), de la douceur (aussi doux que son titre, et proposant une lecture très libre: c'est un abécédaire), de la vie de tous les jours (plutôt pas mal, un coup de cœur inattendu même), de la rupture (le thème me rebutait, mais l'auteure l'a très bien traité par une série de petites histoires de ruptures pas forcément amoureuses), de la mémoire (le récit de vies antérieures, conté de manière très humble et invitant à faire de même soi-même). Celui de la gourmandise n'est pas mal non plus.
    J'espère que cette découverte te plaira et te donnera envie de continuer dans cette collection!
    Que la joie continue à résonner autour de toi alors. :)

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