La Fraga, Danièle Sallenave

Présentation de l’éditeur :

Venise, 1893. Le passé glorieux de la ville est derrière elle, mais sa beauté dégradée demeure saisissante ainsi que la vie intense des quartiers populaires. Il y a là de quoi changer un destin, faire basculer une vie. Fille d'un pasteur de Nouvelle-Angleterre, Mary Gordon est venue à Venise avec la jeune fille dont elle est la gouvernante. Au moment de quitter la ville, ses couleurs, ses odeurs, la façade ruinée de ses palais, son histoire partout présente, elle a une révélation : elle ne repartira pas. Retrouver la Nouvelle-Angleterre ? Épouser un pasteur ? Tel est son destin de jeune femme douée, cultivée, mais pauvre ; elle dit non.

Dire non est beaucoup. Après elle pourra dire oui. A la sensualité, à la vie, à l'amour... A la souffrance. A l'art. Elle partira suivre à Vienne l'aventure de l'Art nouveau ; reviendra à Venise, élèvera seule son fils. Se formant, mûrissant à travers les épreuves, finissant par devenir enfin ce qu'elle est : une femme libre, et un grand peintre. « La Fraga » est son mot d’ordre secret – interrogations fiévreuses, ruptures apparentes et farouche détermination.


Mon avis :

La Fraga de Danièle Sallenave ou le parcours d’une femme vers sa liberté.

Tout au long des quatre parties qui constituent ce roman, Danièle Sallenave nous fait assister à la lente transformation de Mary : peu à peu, celle-ci se détache des carcans familiaux, sociaux et personnels qui l’entravaient. Progressivement, elle devient elle-même : une femme libre et une artiste, une incarnation de la Fraga (italianisation du mot allemand frage : question) tant recherchée par l’une de ses amies à Vienne.

C’est avant tout ce thème de la liberté féminine qui m’a attirée dans ce livre, et je n’ai pas du tout été déçue par son traitement : le parcours de Mary est narré sans idéalisation excessive, mais aussi sans noirceur trop forte (contrairement à Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo par exemple). Les épreuves imposées par son choix de vie ne sont guère absentes, mais loin de la détruire ou de la faire renoncer, elles renforcent sa détermination et sa soif de vivre vraiment. Pleine d’une force de caractère que j’admire toujours, qu’elle soit romanesque ou réelle, Mary trace son destin et refuse de le subir. Si j’ai été assez déçue par son comportement dans la dernière partie du roman et par la tournure que prenait l’intrigue en général, j’ai néanmoins la sensation que celle-ci est telle qu’elle doit l’être.

Enfin, en ce qui concerne le style de Danièle Sallenave, je l’ai trouvé très plaisant : son récit est fréquemment entrecoupé de superbes descriptions de Venise ou d’autres villes, sans que cela gêne le rythme de la lecture. Le seul élément qui m’a déplu est la « manie » de l’auteure de tout dire : un personnage ne disparaissait jamais de la vie de Mary sans que l’on apprenne ce qu’il adviendrait de lui par la suite au moyen d’une parenthèse ou de quelques lignes. Je n’apprécie pas spécialement qu’un livre attise ma curiosité sans la satisfaire, mais j’avais ici l’impression de recevoir beaucoup trop d’informations et qu’aucune place n’était laissée à mes questions ou mon imagination.


Le début du roman :
Le vent se leva d’un coup, inattendu, brutal ; renversant au marché de Santa Margherita les paniers des maraîchères, arrachant les drapeaux au fronton des palais et les tentures au balcon des étages nobles, secouant les flammes aux mâts des bateaux, ridant l’eau des canaux, faisant passer au-dessus de la Giudecca une âpre odeur de mer ; balayant nuages, brumes et brouillard, et le tissu blanc qui, depuis des jours, collait aux visages. Comme sur une peinture que la poussière avait ternie, on vit d’un coup les couleurs renaître, les formes resurgir. Soudain, tout fut neuf, clair, éveillé, brillant, l’eau miroitante, les pierres éclaircies, et le ciel.
[SALLENAVE Danièle, La Fraga, Paris, éd. Gallimard, 2005, coll. Folio, p. 11.]


Note : une interview de l’auteure sur ce roman est disponible sur le site de Gallimard.

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Cet article est également publié sur le blog Passion Bouquins

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